29 juillet 2008

Hommage/ In Memoriam

"Quand on mettra les cons sur orbite, et ben t'as pas fini de tourner" (M. Audiard)

Pour cause d'un manque de coordination et de parallélisme, cet espace d'expérimentation restera en dormance à partir de dorénavant. Nous fermons la porte du laboratoire en espérant qu'une cellule mutante finira bien par la rouvrir.

Les aventures de Soustache continuent sur Pigeon Pigeon Pigeon, O lecteurs fidèles dont la persévérance n'a d'égale que celle du marathonien.

Bien à vous,

28 mai 2008

Déception

C'est avec une grande tristesse et une dose massive de frustration que j'ai regardé le ballon de Michel s'envoler. Sans lui.


28050801
envoyé par timkan13

26 mai 2008

En route pour de nouvelles aventures

Avant.




Après.



Mais alors? Que penser? Dire?
Langues et longues traînées de bruit. Paroles
Perdues. Bûcher d'images.
Envie.

Jolly Jumper

Alors que Michel Fournier s'apprête à monter dans sa nacelle, Soustache et la mémoire de Mourcil s'associent pour lui dire toute leur admiration.

le suivi en temps réel du grand saut, c'est ici.
Le Grand Schéma du Grand Saut, c'est là :


Big up, Michel!

20 mai 2008

Universelles intimités

Oui, c'est entièrement has been, de s'interroger sur l'intimité de ceux qui l'étalent sur un quelconque espace personnel sur Internet. Toutefois, permettez-moi de m'en foutre, puisque mis à part quelques lecteurs récurrents, dont je salue tout de même la persévérance malgré la fréquence alarmante de nos mises à jour, les gens ont tendance à "tomber" sur ce blog après des recherches déroutantes comme "mamy se réveille dans une cave avec des inconnus" ou, plus pertinentes : "où se situe l'anus de la pieuvre". Ne vous y trompez pas, ce genre de hasard me ravit encore plus qu'il ne m'amuse, et j'aimerais qu'il aboutisse à des découvertes, à une sorte miracle de coïncidence. Quoique je m'interroge sincèrement sur l'équilibre psychique et alimentaire de la personne qui a voulu se renseigner sur "la pêche à la palangrotte de blanc de poulet".
Je voudrais simplement, dans ce billet, partager un émerveillement tout à fait candide - pour une fois que ça arrive on va pas le laisser passer - pour la convergence des intimités, que quelques mots qui appartiennent à un parfait inconnu, plongé dans une histoire tout à fait étrangère, peuvent avoir sur ma propre vie intérieure. La "mise en scène de l'extime" n'est pas simplement la verbalisation maladroite d'une opportunité de business pour marketeurs en mal de théories au fumet douteux, c'est surtout une grande poésie à laquelle on donne la possibilité de résonner dans une multitude de corps différents.

Voici d'abord PostSecret, un blog tout ce qu'il y a de plus banal qui a proposé de servir de réceptacle aux secrets de toute l'Amérique, en promettant à la fois publication et anonymat. Résultat, l'Amérique lui envoie ses secrets sous forme de carte postale, souvent homemade, dans un style souvent incisif. J'ai développé une passion et une sympathie qui se trouve à mille lieues d'un voyeurisme banal pour ces secrets, que chaque dimanche, l'Amérique veut bien partager. Bien sûr, success story, le mec est devenu ultra célèbre, a publié des recueils de secrets, fait des conférences dans les universités, apparaît au classement des meilleurs blogs de Time magazine. Mais ça on s'en fout. Parce que tous les dimanches, l'inavouable est publié, et je fais la paix avec moi-même. Et puis je rigole un peu, aussi :








Et puis je me sens coupable de n'avoir pas de secret de taille à être posté...
























Dans la même veine, je vous donne
Twistori, qui exerce un pouvoir de fascination complètement dingue sur votre Soustache préférée. Twistori est une page qui fait défiler, à mesure de leur publications, des twits d'une phase, dont le point commun est de commencer par "i think"/"i feel"/ "i love"/ "i hate"/ "i believe"/ "i wish". Une sorte de condensé instantané des émotions du monde (anglophone). J'ai une préférence toute personnelle pour les i wish (et puis les i hate). Chacune de ses phrases est une fenêtre sur une histoire inconnue. Et de cette histoire, on ne connaîtra rien, on en verra simplement la lumière.



07 mai 2008

Faisceau

Quand Soustache prend la route, se fout du clip de Justice, mais alors vraiment, et pense à envahir la Chine par le Nord, ça donne ça :



Bon week-end!

27 avril 2008

22


« Je ne sais pas de quoi parler… De la mort ou de l’amour ? Ou c’est égal… De quoi ?

Nous étions jeunes mariés. Dans la rue, nous nous tenions encore par la main, même si nous allions au magasin… Je lui disais : “Je t’aime.” Mais je ne savais pas encore à quel point je l’aimais… Je n’avais pas idée… Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers où il travaillait. Au premier étage. Avec trois autres jeunes familles. Nous partagions une cuisine commune. Et les véhicules étaient garés en bas, au rez-de-chaussée. Les véhicules rouges des pompiers. C’était son travail. Je savais toujours où il était, ce qui lui arrivait. Au milieu de la nuit, j’ai entendu un bruit. J’ai regardé par la fenêtre. Il m’a aperçue : “Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour.”

Je n’ai pas vu l’explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire… Tout le ciel… Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas. La suie provenait du bitume qui brûlait. Le toit de la centrale était recouvert de bitume. Plus tard, il se souviendrait qu’ils marchaient dessus comme sur de la poix. Ils étouffaient la flamme. Ils balançaient en bas, avec leurs pieds, le graphite brûlant… Ils étaient partis comme ils étaient, en chemise, sans leurs tenues en prélart. Personne ne les avait prévenus. On les avait appelés comme pour un incendie ordinaire…

Quatre heures du matin… Cinq… Six… À six heures, nous avions prévu d’aller chez ses parents. Pour planter des pommes de terre. Il y a quarante kilomètres de la ville de Pripiat jusqu’au village de Sperijie où vivait sa famille. Semer, labourer… Ses occupations préférées… Sa mère évoquait souvent comment ni son père ni elle ne voulaient le laisser partir pour la ville. Ils lui ont même bâti une nouvelle maison. Mais il a été incorporé. Il a fait son service à Moscou, dans les sapeurs-pompiers, et quand il est revenu : sapeur-pompier ! Il ne voulait pas entendre parler d’autre chose. (Elle se tait.)

Parfois, c’est comme si j’entendais sa voix… Vivante… Même les photos n’agissent pas sur moi autant que sa voix. Mais il ne m’appelle jamais… Et en rêve… C’est moi qui l’appelle…

Sept heures… À sept heures, on m’a fait savoir qu’il était à l’hôpital. J’ai couru, mais la milice avait déjà isolé le bâtiment et n’y laissait entrer personne. Seules les ambulances traversaient le barrage. Les miliciens criaient : près des voitures, la radiation bloque les compteurs au maximum, ne vous approchez pas. Je n’étais pas seule : toutes les femmes avaient accouru, toutes celles dont les maris se trouvaient dans la centrale, cette nuit-là. Je me suis lancée à la recherche d’une amie, médecin dans cet hôpital. Je l’ai saisie par la blouse blanche lorsqu’elle est descendue de voiture :
— Fais-moi passer !
— Je ne peux pas ! Il va mal. Ils vont tous mal. Mais je ne la lâchai pas :
— Juste jeter un regard. Elle me dit :
— D’accord, allons-y ! Pour un quart d’heure, vingt minutes.
Je l’ai vu… Tout gonflé, boursoufflé… Ses yeux se voyaient à peine…
— Il faut du lait. Beaucoup de lait ! m’a dit mon amie. Qu’ils boivent au moins trois litres !
— Mais il n’en prend pas.
— Désormais, il en prendra.
Nombre de médecins, d’infirmières et, surtout, d’aides-soignantes de cet hôpital tomberaient malades, plus tard… Mourraient… Mais alors, personne ne le savait…

À dix heures du matin, l’opérateur Chichenok rendit l’âme… Il fut le premier… Le premier jour… Nous avons appris plus tard que le deuxième, Valera Khodemtchouk, était resté sous les décombres. On n’était pas parvenu à le dégager. Son corps a été noyé dans le béton. Mais nous ne savions pas encore qu’ils étaient tous les premiers…
— Vassenka [diminutif de Vassili. (N. D. T.)], que faire ? lui demande-je.
— Pars d’ici ! Pars ! Tu vas avoir un enfant. En effet, j’étais enceinte. Mais comment pouvais-je le laisser ? Lui, il me supplie :
— Pars ! Sauve le bébé !
— Je dois d’abord t’apporter du lait. Après on prendra une décision.

Ma copine, Tania Kibenok, arrive en courant… Son mari est dans la même chambre… Son père l’accompagne, il a sa voiture. Nous la prenons pour aller au village le plus proche, acheter du lait. À environ trois kilomètres de la ville… On achète plusieurs bocaux de trois litres remplis de lait… Six, pour en avoir assez pour tous… Mais le lait les faisait horriblement vomir. Ils perdaient sans cesse connaissance et on les plaçait sous perfusion. Les médecins répétaient qu’ils étaient empoisonnés aux gaz, personne ne parlait de radiation. Pendant ce temps, la ville se remplissait de véhicules militaires. Des barrages étaient dressés sur toutes les routes… Les trains ne marchaient plus, ni dans la région ni sur les grandes lignes… On lavait les rues avec une poudre blanche… Je m’inquiétais : comment aller acheter du lait frais au village, le lendemain ? Personne ne parlait de radiation… Seuls les militaires avaient des masques… Dans la rue, les citadins portaient le pain qu’ils achetaient dans les magasins, des paquets ouverts de petits pains… Des gâteaux étaient posés sur les étalages ouverts…

Le soir, on ne me laissa pas entrer à l’hôpital… Une foule de gens s’entassait tout autour… Je me plaçai devant sa fenêtre, il s’approcha et me cria quelque chose. Si désespérément ! Dans la foule, quelqu’un entendit qu’on allait les emmener à Moscou, dans la nuit. Toutes les épouses se rassemblèrent. Nous décidâmes de partir avec eux. Laissez-nous rejoindre nos maris ! Vous n’avez pas le droit ! On se battait, on se griffait. Les soldats — des soldats, déjà — nous repoussaient. Alors un médecin sortit et confirma le départ pour Moscou en avion, mais nous devions leur apporter des vêtements : les leurs avaient brûlé à la centrale. Les autobus ne roulaient plus et nous nous égaillâmes à travers toute la ville en courant. À notre retour, chargées de sacs, l’avion était déjà parti… Ils nous avaient trompées exprès… Pour nous empêcher de crier, de pleurer…

La radio annonça que la ville allait être évacuée, probablement pour trois à cinq jours : prenez des vêtements chauds, des survêtements de sport, vous allez vivre en forêt. Dans des tentes. Les gens s’en réjouissaient même : une escapade dans la nature ! On y fêterait le Premier Mai. C’était tellement inhabituel ! On préparait des chachliks pour le voyage… On emportait des guitares, des magnétophones… Seules pleuraient celles dont les maris avaient physiquement souffert.

Je ne me souviens pas de la route… C’est comme si je n’étais revenue à moi qu’en voyant sa mère : “Maman, Vassia [Autre diminutif de Vassili. (N.d.T.)] est à Moscou ! On l’a emmené dans un avion spécial !” Nous avons fini les semailles, dans le potager (et, une semaine plus tard, on évacuerait le village !). Qui savait ? Qui pouvait savoir alors ? Dans la soirée, j’ai été prise de vomissements. J’étais enceinte de six mois. Et je me sentais si mal… Dans la nuit, j’ai rêvé qu’il m’appelait. Tant qu’il était en vie, il m’appelait dans mon sommeil : “Lioussia ! Lioussienka [Diminutifs d’Elena. (N.d.T.)] !” Et, après sa mort, il ne l’a plus fait une seule fois. Pas une seule fois… (Elle pleure.) Le matin, je me suis levée avec l’idée de me rendre à Moscou. Moi-même… “Où vas-tu aller, dans ton état ?” pleurait sa mère. Nous avons également préparé les affaires de mon beau-père, pour le voyage. Il retira l’argent qu’ils avaient à la caisse d’épargne. Tout leur argent.

Je ne me souviens pas du voyage, non plus… Le chemin est également sorti de ma mémoire… À Moscou, nous avons demandé au premier milicien venu dans quel hôpital se trouvaient les sapeurs-pompiers de Tchernobyl, et il nous l’a dit…

Hôpital numéro six, à Chtchoukinskaïa.

C’était un établissement radiologique spécial et l’on n’y pouvait entrer sans laissez-passer. Je donnai de l’argent à la gardienne et elle me dit : “Vas-y.” Il me fallut encore quémander et supplier d’autres personnes… Finalement, je me retrouvai face au chef du service radiologique, Ange-lina Vassilievna Gouskova. Je ne connaissais pas encore son nom, je ne retenais rien… Je savais seulement que je devais le voir…

Elle me demanda aussitôt :
— Avez-vous des enfants ?
Comment pouvais-je lui dire ? Je comprenais déjà combien il était important de taire ma grossesse. Sinon, cette femme ne m’aurait pas laissée le voir ! Heureusement que j’étais maigre et qu’on ne devinait rien.
— Oui, répondis-je.
— Combien ?
Je me dis : “Je dois lui dire que j’en ai deux. Pour un seul, elle ne m’autorisera quand même pas à entrer.”
— Un garçon et une fille.
— Si tu en as deux, tu n’en auras probablement plus d’autres. Maintenant, écoute : le système nerveux central et la moelle osseuse sont entièrement atteints…
“Ce n’est rien, pensai-je, il va devenir un peu nerveux.”
— Écoute encore : si tu pleures, je te renvoie tout de suite. Il est interdit de s’embrasser et de se toucher. Ne pas s’approcher. Tu as une demi-heure.

Mais je savais que je ne partirais plus. Si je partais, ce ne serait qu’avec lui. Je me fis ce serment !
J’entrai… Ils sont assis sur un lit, jouent aux cartes et rient.
— Vassia ! lui crie-t-on. Il se retourne.
— Je suis perdu, les gars ! Même ici, elle m’a retrouvé !

Il est tellement drôle. On lui a donné un pyjama de taille quarante-huit alors qu’il lui faudrait un cinquante-deux. Les manches sont trop courtes. Les jambes du pantalon sont trop courtes. Mais l’œdème sur son visage a déjà disparu… On leur administrait une perfusion pour cela. Je lui demande :
— Et où donc as-tu disparu si soudainement ? Il veut m’embrasser.
— Reste assis. (Le médecin le retient loin de moi.) On ne s’enlace pas ici.

Nous avons tourné cela à la blague. Et tout le monde a accouru, y compris des autres chambres. Tous les nôtres. Ceux de Pripiat. Ils étaient vingt-huit à prendre l’avion. Que se passe-t-il là-bas, chez nous, à la ville ? Je réponds que l’évacuation a commencé, que la ville va être évacuée de trois à cinq jours. Les hommes se taisent, mais il y a là deux femmes également. L’une d’elles était de garde au contrôle de la centrale, le jour de l’accident, et elle se met à pleurer :
— Mon Dieu ! Mes enfants sont là-bas. Que deviennent-ils ?
J’avais envie de rester seule avec lui, même seulement une minute. Les autres le sentirent et chacun inventa une excuse pour sortir dans le couloir. Alors je l’enlaçai et l’embrassai. Il s’écarta :
— Ne t’assieds pas près de moi. Prends une chaise.
— Mais ce n’est rien. Je fis un geste de dérision avec le bras. As-tu vu où s’est produite l’explosion ? Qu’est-ce que c’était ? Vous étiez les premiers à arriver…
— C’est certainement un sabotage. Quelqu’un l’a fait exprès. Tous nos gars sont de cet avis.
C’est ce que l’on disait alors. Ce qu’on pensait.

Le lendemain, à mon arrivée, ils étaient déjà séparés, chacun dans sa chambre. Il leur était catégoriquement interdit de sortir dans le couloir. D’avoir des contacts entre eux. Ils communiquaient en frappant les murs : point-trait, point-trait… Les médecins avaient expliqué que chaque organisme réagit différemment aux radiations et que ce que l’un pouvait supporter dépassait les possibilités de l’autre. Là où ils étaient couchés, même les murs bloquaient l’aiguille des compteurs. À gauche, à droite et à l’étage en dessous… On avait dégagé tout le monde et il ne restait plus un seul malade… Personne autour d’eux.

Pendant trois jours, je logeai chez des amis, à Moscou. Ils me disaient : Prends la casserole, prends la cuvette, prends tout ce dont tu as besoin… Je faisais du bouillon de dinde, pour six personnes. Nos six gars… Les sapeurs-pompiers de la même équipe… Ils étaient tous de garde cette nuit-là : Vachtchouk, Kibenok, Titenok, Pravik, Tichtchoura. Au magasin, je leur ai acheté du dentifrice, des brosses à dents et du savon. Il n’y avait rien de tout cela à l’hôpital. Je leur ai aussi acheté de petites serviettes de toilette… Je m’étonne maintenant du comportement de mes amis : ils avaient sûrement peur, ils ne pouvaient pas ne pas avoir peur, des rumeurs circulaient déjà. Et pourtant, ils me proposaient quand même : prends tout ce qu’il te faut. Prends ! Comment va-t-il ? Comment vont-ils tous ? Est-ce qu’ils vivront ? Vivre… (Silence.) J’ai rencontré alors beaucoup de gens bien, je ne peux pas me souvenir de tous. Le monde s’est rétréci jusqu’à un point… S’est contracté… Lui… Lui seul ! Je garde en mémoire une aide-soignante âgée qui m’expliquait : “II y a des maladies que l’on ne peut pas traiter. Il faut s’asseoir près du malade et lui caresser les mains.”

Tôt le matin, je fais le marché, près de chez mes amis, puis je cuisine le bouillon. Il faut tout passer au tamis, hacher menu… Quelqu’un m’a demandé : “Apporte-moi une pomme.” Avec six bocaux d’un demi-litre… Toujours pour six ! À l’hôpital… J’y reste jusqu’au soir. Et le soir, je retourne à l’autre bout de la ville. Combien de temps aurais-je tenu ? Mais, trois jours plus tard, on me proposa de loger dans la résidence des médecins, dans l’enceinte de l’hôpital. Mon Dieu, quel bonheur !
— Mais il n’y a pas de cuisine là-bas. Comment vais-je leur faire à manger ?
— Vous n’avez plus à cuisiner. Leurs estomacs ont cessé d’accepter la nourriture.

Il changeait : chaque jour, je rencontrais un être différent… Les brûlures remontaient à la surface… Dans la bouche, sur la langue, les joues… D’abord, ce ne furent que de petits chancres, puis ils s’élargirent… La muqueuse se décollait par couches… En pellicules blanches… La couleur du visage… La couleur du corps… Bleu… Rouge… Gris-brun… Et tout cela m’appartient, et tout cela est tellement aimé ! On ne peut pas le raconter ! On ne peut pas l’écrire !

Je l’aimais ! Je ne savais pas encore à quel point je l’aimais ! Nous étions jeunes mariés… Nous sortons dans la rue. Il m’attrape par les mains et me fait tourner. Et il m’embrasse, m’embrasse. Les gens passent et tout le monde sourit…

Le pronostic du mal aigu des rayons est de quatorze jours… L’homme meurt en quatorze jours…

Le premier jour à la résidence, les dosimétristes m’inspectèrent. Mes habits, mon sac, mon portefeuille, les chaussures, tout “brûlait”. On me prit tout aussitôt. Même les sous-vêtements. On me laissa seulement l’argent. En échange, on me donna un peignoir de l’hôpital, taille cinquante-six, et des chaussons du quarante-trois. Peut-être vous rendra-t-on vos habits, et peut-être pas, car il est probable que l’on ne pourra pas les nettoyer, me dit-on. C’est dans cet accoutrement que j’apparus devant lui. Il eut peur : “Mon Dieu, mais qu’est-ce que tu as ?” Je m’évertuais quand même à faire du bouillon : je plongeais une résistance électrique dans un bocal de verre, pour y faire bouillir de l’eau et j’y jetais des morceaux de poulet… De minuscules morceaux… Puis quelqu’un me donna une petite casserole, une femme de ménage ou une réceptionniste de la résidence, je crois. Quelqu’un d’autre me fournit une petite planche sur laquelle je coupais du persil frais. Je ne pouvais pas aller au marché dans les vêtements de l’hôpital, alors quelqu’un m’apportait ces herbes. Mais tout était vain, il ne pouvait même pas boire… Ou gober un œuf cru… Et je voulais tellement lui procurer une gourmandise quelconque ! Comme si cela pouvait l’aider ! J’ai couru jusqu’au bureau de poste. “Les filles, demandai-je, je dois téléphoner d’urgence à mes parents, à Ivano-Frankovsk. Mon mari est en train de mourir ici.” Elles ont, je ne sais comment, compris aussitôt d’où je venais et qui était mon mari et elles ont établi la liaison en un instant. Le jour même, mon père, ma sœur et mon frère prirent l’avion pour Moscou. Ils m’apportèrent des affaires. De l’argent.

Le 9 mai [En URSS, la victoire sur l’Allemagne nazie était fêtée le 9 mai, et non le 8 comme dans les pays occidentaux. (N.d.T.)]… Il m’a toujours dit : “Tu ne peux pas t’imaginer comme Moscou est beau ! Surtout, le Jour de la Victoirel, avec les feux d’artifice. Je veux que tu voies cela.” Je me suis assise près de lui. Il a ouvert les yeux :
— Fait-il jour ou nuit ?
— Il est neuf heures du soir.
— Ouvre la fenêtre ! Les feux d’artifice commencent !

J’ai ouvert la fenêtre. Au septième étage, la ville entière s’étalait devant nous !

Un bouquet de feu jaillit dans le ciel.
— Ça alors !
— J’ai promis de te montrer Moscou. J’ai promis de toujours t’offrir des fleurs, à toutes les fêtes…
Je tourne la tête. Il fait surgir trois œillets dissimulés sous son oreiller. Il avait donné de l’argent à une infirmière pour qu’elle les achète.

Je bondis vers lui et lui donne un baiser :
— Mon unique ! Mon amour ! Il me gronde :
— Qu’est-ce que les médecins t’ont dit ? Il ne faut pas m’enlacer ! Il ne faut pas m’embrasser !

On ne me le permettait pas… Mais je… Je le relevais et le faisais asseoir… Je changeais ses draps, je lui donnais le thermomètre et le lui reprenais… Je lui apportais le bassin et le lui enlevais… Et pour cela, personne ne me disait rien…

C’était bien que cela se passât dans le couloir et pas dans sa chambre… Ma tête se mit à tourner. J’agrippai le rebord de la fenêtre. Un médecin passait, il me prit la main. Et soudain :
— Vous êtes enceinte ?
— Non, non !
J’avais tellement peur que quelqu’un nous entende.
— Ne me mentez pas, soupira-t-il. J’étais dans un tel désarroi que je n’eus pas le temps de lui demander quoi que ce fût.

Le lendemain, on m’appela chez la responsable.
— Pourquoi m’avez-vous trompée ?
— Je n’avais pas le choix. Si j’avais dit la vérité, vous m’auriez renvoyée chez moi. Un pieux mensonge !
— Vous ne savez pas ce que vous avez fait !
— Mais je suis avec lui…
Toute ma vie, je serai reconnaissante à Angelina Vassilievna Gouskova. Toute ma vie !

D’autres épouses étaient venues, mais on ne les avait pas laissées entrer. Les mères étaient avec moi… La mère de Volodia Pravik implorait Dieu sans cesse : “Prends-moi à sa place !”

Un professeur américain, le docteur Gale… Il a procédé à une greffe de moelle osseuse… Il me consolait. Il existe un espoir, petit, mais un espoir quand même. C’est un organisme tellement puissant, un gars tellement fort ! On convoqua tous ses proches. Ses deux sœurs arrivèrent de Biélorussie, son frère de Leningrad où il faisait son service militaire. La cadette, Natacha, avait quatorze ans. Elle pleurait beaucoup et avait peur, mais c’était sa moelle à elle qui convenait le mieux… (Silence.) Je peux en parler, maintenant… Avant, je ne le pouvais pas… Pendant dix ans, je me suis tue… Dix ans. (Silence.)

Quand il a appris que l’on allait prendre la moelle de sa sœur, il refusa catégoriquement : “Mieux vaut que je meure. Ne la touchez pas, elle est petite.” Sa sœur aînée, Liouda, avait vingt-huit ans. Infirmière elle-même, elle comprenait les risques qu’elle prenait. “Qu’il vive”, accepta-t-elle. J’ai vu l’opération. Ils étaient allongés côte à côte sur des tables… Il y a une grande fenêtre dans le bloc. L’intervention a duré deux heures… Quand ce fut fini, Liouda allait plus mal que lui. Elle avait dix-huit ponctions sur la poitrine et sortit difficilement de l’anesthésie. À ce jour, elle est encore malade. Elle a une invalidité… C’était une jolie fille, forte. Elle ne s’est pas mariée… Et moi, je me démenais alors entre leurs deux chambres, de chez lui à chez elle. On ne l’avait pas remis dans une chambre ordinaire, mais dans une pièce pressurisée, derrière une toile transparente, et il était interdit d’y pénétrer. Il y avait des appareils spéciaux pour faire des piqûres où introduire un cathéter sans entrer… Mais tout n’était retenu que par des bandes velcro ou des loquets et j’appris à m’en servir… À les desserrer… Et à me faufiler près de lui… Une petite chaise se trouvait près de son lit… Il allait tellement mal que je ne pouvais plus m’absenter, même pour une minute… Il m’appelait tout le temps : “Lioussia, où es-tu ? Lioussienka !” Il m’appelait sans cesse… Le service des autres chambres pressurisées où se trouvaient nos gars était assuré par des soldats : les aides-soignants de l’hôpital avaient refusé, ils exigeaient des habits de protection. Les soldats portaient les bassins, lavaient le plancher, changeaient les draps… Ils faisaient tout. D’où venaient-ils ? Je ne le leur demandai même pas… Il n’y avait que lui… Lui… Et chaque jour j’entendais : mort, mort… Tichtchoura est mort. Titenok est mort. Mort… Comme un coup de marteau sur le crâne…

Les selles vingt-cinq à trente fois par jour… Avec du sang et des mucosités… La peau des bras et des jambes se fissurait… Tout le corps se couvrait d’ampoules… Quand il remuait la tête, des touffes de cheveux restaient sur l’oreiller… Je tentais de plaisanter : “C’est pratique : plus besoin de peigne.” Bientôt, on leur rasa le crâne. Je lui coupai les cheveux moi-même. Je voulais faire tout ce qu’il fallait pour lui. Si j’avais pu tenir physiquement, je serais restée vingt-quatre heures sur vingt-quatre près de lui. Je regrettais chaque minute perdue… Je regrettais chaque petite minute… (Long silence.) Mon frère est venu. Il avait peur : “Je ne te laisserai pas entrer là !” Mon beau-père lui a dit : “Mais est-ce qu’on peut empêcher une femme comme elle de faire quelque chose ? Elle passera par la fenêtre ! Elle grimpera par l’escalier de secours !”

Je me suis absentée… À mon retour, une orange est posée sur sa table de chevet… Une grande orange, pas jaune, mais rosé. Il me sourit : “On me l’a offerte. Prends-la !” À travers la toile plastique, l’infirmière me fait un signe : on ne peut pas la manger. Si elle est restée quelque temps près de lui, non seulement on ne peut pas la manger, mais encore on a peur de la toucher. “S’il te plaît, mange-la, me demande-t-il. Tu aimes tellement les oranges.” Je la prends. Et, entre-temps, il ferme les yeux et s’endort. On lui faisait continuellement des piqûres pour qu’il dorme. Des drogues. L’infirmière me regarde d’un air effaré… Et moi? Je suis prête à faire n’importe quoi, pourvu qu’il ne pense pas à la mort… Qu’il ne pense pas que sa maladie est horrible, que j’ai peur de lui… Des bribes d’une conversation me reviennent en mémoire… Quelqu’un m’exhorte :
— Vous ne devez pas oublier que ce n’est plus votre mari, l’homme aimé, qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n’êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main !
Et moi, comme une folle :
— Je l’aime ! Je l’aime !
Pendant son sommeil, je chuchotais :
— Je t’aime !
Je marchais dans la cour de l’hôpital :
— Je t’aime !
Je portais le bassin :
— Je t’aime !

Je me souvenais de notre vie, avant… Dans notre foyer… Il s’endormait seulement quand il prenait ma main. Il avait cette habitude : me tenir la main la nuit… Toute la nuit…

Et à l’hôpital, je prenais sa main et ne la lâchais pas…

La nuit. Le silence. Nous sommes seuls. Il me regarde très, très attentivement et me dit soudain :
— J’ai tellement envie de voir notre enfant. Comment va-t-il ?
— Comment allons-nous l’appeler ?
— Tu lui trouveras un nom toute seule…
— Pourquoi seule, puisque nous sommes deux ?
— Alors, si c’est un garçon, que ce soit Vassia, et si c’est une fille, Natacha.
— Comment cela, Vassia ? J’ai déjà un Vassia. Toi ! Je n’ai pas besoin d’un autre.

Je ne savais pas encore combien je l’aimais ! Lui… Rien que lui… Comme une aveugle ! Je ne sentais même pas les coups sous mon cœur… Et pourtant, j’en étais déjà au sixième mois… Je pensais qu’il était à l’intérieur de moi, mon petit, et qu’il était protégé…

Aucun des médecins ne savait que je dormais dans la chambre pressurisée. Ils ne le soupçonnaient même pas… C’étaient les infirmières qui me laissaient entrer. Au début, elles tentaient de me dissuader : “Tu es jeune. À quoi penses-tu ? Ce n’est plus un homme, mais un réacteur. Vous allez vous consumer ensemble.” Je courais derrière elles comme un petit chien… Je restais des heures devant la porte. Je quémandais, suppliais… Finalement, elles me dirent : “Que le diable t’emporte ! Tu es folle !” Le matin, avant huit heures, lorsque commençait la visite médicale, elles me faisaient signe à travers la toile transparente : “Cours !” Je m’enfuyais pour une heure, à la résidence. Et de neuf heures du matin à neuf heures du soir, j’avais un laissez-passer. Mes jambes étaient bleues jusqu’aux genoux, tellement j’étais fatiguée…

Tant que je restais avec lui, rien ne se passait… Mais dès que je m’absentais, on le photographiait… Il n’avait aucun vêtement. Il couchait nu, juste recouvert d’un drap léger que je changeais tous les jours. Le soir, il était tout couvert de sang. Lorsque je le soulevais, des morceaux de peau restaient collés sur mes mains. Je lui dis : “Chéri, aide-moi ! Appuie-toi sur le bras, sur le coude autant que tu peux, pour que je puisse bien lisser ton lit, qu’il n’y ait ni couture ni pli.” Car même la plus petite couture lui faisait une plaie. Je me suis coupé les ongles jusqu’au sang pour ne pas l’accrocher. Aucune des infirmières ne pouvait s’approcher de lui, le toucher. S’il leur fallait quelque chose, elles m’appelaient. Et l’on prenait des photos… Ils disaient que c’était pour la science. Mais je les aurais chassés tous ! Je les aurais frappés ! Comment pouvaient-ils ? Tout était à moi… Tout aimé de moi… Si j’avais pu ne pas les laisser entrer ! Si seulement j’avais pu…

Je passe de la chambre dans le couloir… Et je me heurte aux murs, au canapé que je ne vois pas. Je dis à l’infirmière de garde : “II est mourant.” Et elle me répond :
“Qu’imaginais-tu ? Il a reçu mille six cents röntgens alors que la dose mortelle est de quatre cents. Tu côtoies un “réacteur.” Tout à moi… Tout aimé…

Après leur mort à tous, on a fait des travaux à l’hôpital. Les murs ont été raclés, le parquet démoli et jeté… Tout ce qui était en bois.
Après… La fin… Je ne me souviens plus que par bribes… Et puis, la coupure…

Je passe la nuit près de lui, sur la petite chaise… À huit heures, je lui dis : “Vassenka, je m’en vais. Je vais me reposer un peu.” Il ouvre et ferme les yeux : il me laisse partir. Je suis à peine arrivée à la résidence, à ma chambre, et me suis étendue par terre —je ne pouvais pas me coucher sur le lit, le corps me faisait trop mal — qu’une infirmière frappe à ma porte :
— Viens ! Cours le voir ! Il n’arrête pas de te réclamer !
Mais ce matin, Tania Kibenok m’a tellement suppliée : “Accompagne-moi au cimetière ! Sans toi, je ne pourrai pas.” On enterrait Vitia Kibenok et Volodia Pravik… Vitia et mon Vassia étaient très amis… Nos familles étaient amies… La veille de l’explosion, nous avons pris une photo, ensemble, au foyer. Que nos hommes y sont beaux ! Gais ! Le dernier jour de notre vie d’avant… Comme nous sommes heureux !

De retour du cimetière, j’appelle rapidement l’infirmière :
— Comment va-t-il ?
— Il est mort il y a un quart d’heure.

Comment ? J’avais passé toute la nuit dans sa chambre. Je ne m’étais absentée que trois heures ! Je suis restée près de la fenêtre, à hurler… On m’entendait dans toute la résidence… On avait peur de m’approcher… Puis je suis revenue à moi : le voir au moins une dernière fois ! Le voir ! J’ai dévalé l’escalier… Il était encore dans la chambre pressurisée, on ne l’avait pas encore emporté… Ses dernières paroles ont été : “Lioussia ! Lioussienka !” L’infirmière l’a calmé : “Elle est juste sortie. Elle revient tout de suite.” Il a soupiré, apaisé…

Je ne me suis plus détachée de lui… Je l’ai accompagné jusqu’au cercueil… Bien que je ne me souvienne pas d’un cercueil, mais d’un grand sac en plastique… Ce sac… À la morgue, ils me demandèrent : “Voulez-vous voir comment nous l’avons habillé ?” Bien sûr, je le voulais ! Il était revêtu de sa grande tenue, la casquette posée sur sa poitrine. On n’avait pas pu le chausser car personne n’avait pu trouver de chaussures à sa taille : ses pieds étaient trop gonflés… Il avait fallu également couper l’uniforme, car il était impossible de le lui enfiler, il n’avait plus de corps solide… Il n’était plus qu’une énorme plaie… Les deux derniers jours, à l’hôpital… Je lui ai soulevé le bras et l’os a bougé, car la chair s’en était détachée… Des morceaux de poumon, de foie lui sortaient par la bouche… Il s’étouffait avec ses propres organes internes… J’enroulais ma main dans une bande et la lui mettais dans la bouche pour en extraire ces choses… On ne peut pas raconter cela ! On ne peut pas l’écrire ! Et c’était tellement proche… Tellement aimé… Il était impossible de lui enfiler des chaussures… On le mit pieds nus dans le cercueil…

Sous mes yeux… Dans son grand uniforme, on l’a glissé dans le sac en plastique que l’on a noué… Et ce sac, on l’a placé dans un cercueil en bois… Et ce cercueil, on l’a couvert d’un autre sac en plastique transparent, mais épais comme une toile cirée… Et l’on a mis tout cela dans un cercueil en zinc… Seule la casquette est restée dehors.

Tout le monde est venu à l’enterrement… Ses parents, les miens… Nous avons acheté des foulards noirs, à Moscou… Une commission extraordinaire recevait les familles. On disait la même chose à tout le monde : on ne peut pas vous rendre les corps de vos maris, de vos fils, ils sont très radioactifs et vont être enterrés dans un cimetière de Moscou selon un procédé spécial. Dans des cercueils en zinc, scellés, sous des dalles de béton. Et vous devez signer ce papier… Si quelqu’un s’indignait et voulait emmener [quand même le cercueil au pays, on le persuadait que les [défunts étaient des héros qui n’appartenaient plus à leur famille. Ils appartenaient désormais à l’État.

Nous nous sommes installés dans le corbillard… Les proches et des militaires. Un colonel avec un appareil radio… On lui transmettait : “Attendez nos ordres ! Attendez !” Nous avons tourné pendant deux ou trois heures dans Moscou, puis sur le périphérique. Puis nous sommes retournés à Moscou… On communique : “L’entrée dans le cimetière n’est pas autorisée. Le cimetière est investi par des journalistes étrangers. Attendez encore.” Les parents se taisent… Ma mère porte un foulard noir… Je sens que je perds connaissance. Je me débats dans une crise d’hystérie : “Pourquoi faut-il cacher mon mari ? Est-il un assassin ? Un criminel ? Un bandit ? Qui enterrons-nous ?” Maman : “Du calme, du calme, ma petite fille.” Elle me caresse les cheveux. Le colonel transmet : “Requiers autorisation d’aller au cimetière. La femme a une crise d’hystérie.” Au cimetière, des soldats nous entourent… Nous marchons sous escorte… Et l’on porte le cercueil… On ne laisse passer personne… Nous sommes seuls… La tombe est immédiatement comblée. “Vite ! Vite !” ordonne l’officier. On ne m’autorise même pas à enlacer le cercueil… Puis tout de suite dans les autobus… Tout en cachette.

En un instant, on nous acheta et apporta les billets de retour… Le lendemain, un homme en civil, mais qui se tenait comme un militaire nous accompagna partout. Il ne nous autorisa pas à quitter la résidence, même pour acheter de la nourriture pour le voyage. Et que Dieu nous préserve d’en parler à quelqu’un. Surtout moi. Comme si j’avais pu parler ! Je ne pouvais même pas pleurer. Au moment du départ, la gardienne a compté toutes les serviettes, tous les draps… Elle les glissait aussitôt dans un sac en plastique. Sans doute les a-t-on brûlés… Nous avons réglé nous-mêmes la note de la résidence… Pour quatorze jours.

Tel est le cycle du mal aigu des rayons : quatorze jours… En quatorze jours, l’homme meurt…

À la maison, je me suis endormie. Je suis rentrée chez moi et je suis tombée sur le lit. J’ai dormi trois jours… On a appelé les secours d’urgence. “Non, a dit le médecin, elle n’est pas morte. Elle va se réveiller. C’est un sommeil terrible.”

J’avais vingt-trois ans…

Je me souviens d’un rêve… Ma défunte grand-mère vient chez moi, vêtue des habits dans lesquels nous l’avions enterrée. Elle décore un sapin.
— Grand-mère, pourquoi ce sapin ? C’est l’été maintenant !
— Il le faut. Ton Vassenka viendra bientôt me voir. Et il a grandi au milieu de la forêt.

Encore un autre rêve. Vassia vient, tout habillé de blanc, et appelle Natacha. Notre fille dont je n’ai pas encore accouché. Elle est déjà grande. Elle a vite poussé. Il la lance en l’air, sous le plafond, et ils rient… Et je les regarde en pensant que le bonheur est tellement simple. Je rêve… Nous pataugeons longtemps dans l’eau. Nous marchons longtemps, longtemps… Peut-être voulait-il me demander de ne pas pleurer? Peut-être me faisait-il un signe ? De là-bas… D’en haut… (Elle se tait très longuement.)

Deux mois plus tard, je revins à Moscou. De la gare, droit au cimetière. Chez lui ! Et ce fut là que j’eus les premières douleurs… Dès que je lui parlai… On appela une ambulance… J’accouchai chez cette même Angelina Vassilievna Gouskova. Elle m’avait avertie : “Viens accoucher chez nous !” J’ai enfanté deux semaines avant terme…

On me la montra… Une petite fille… “Natachenka, lui dis-je. Papa t’a appelée Natacha.” À première vue, c’était un bébé sain. Des bras, des jambes… Mais elle avait une cirrhose… Vingt-huit röntgens dans le foie… Malformation cardiaque congénitale… Quatre heures plus tard, on m’a annoncé que ma fille était morte… Et de nouveau : il est impossible de vous la rendre ! Comment, vous n’allez pas me la rendre ? C’est moi qui ne vous la rendrai pas ! Vous voulez me la prendre pour la science et je hais votre science ! Je la hais ! D’abord, elle me l’a pris, lui, et maintenant [elle veut encore… Je ne la donnerai pas ! Je l’enterrerai moi-même. À côté de lui… (Silence.)

Ce ne sont pas les vraies paroles… Non, pas les vraies… Après une hémorragie cérébrale, je ne peux pas crier. Ni pleurer. Voilà pourquoi ce ne sont pas les vraies paroles… Mais, je vais vous dire… Personne ne le sait… Lorsque j’ai refusé de leur donner ma fille — notre fille — ils m’ont apporté une boîte en bois : “Elle est là.” J’ai regardé… On l’avait emmaillotée… Dans des langes… Alors, j’ai pleuré : “Installez-la à ses pieds ! Dites que c’est notre Natachenka.”

Mais là, sur la tombe, il n’est pas marqué “Natacha Ignatenko”… Là, il n’y a que son nom à lui… Elle était encore sans nom, sans rien…

Je vais toujours chez eux avec deux bouquets : l’un pour lui, l’autre, au coin de la stèle, pour elle. J’avance à genoux, près de la tombe… Toujours à genoux…

On m’attribua un appartement à Kiev. Dans un grand immeuble où habitent maintenant tous ceux de la centrale nucléaire. C’était le grand deux pièces dont nous rêvions avec Vassia. Et moi, j’y devenais dingue ! Dans chaque coin, là où je posais le regard, il était là… J’entrepris des travaux pour ne pas rester assise, pour oublier. Et ce fut ainsi pendant deux ans… Un rêve… Nous marchons ensemble, mais il va pieds nus…
— Pourquoi es-tu toujours pieds nus ?
— Mais, parce que je n’ai rien à me mettre.

Je suis allée à l’église… Le pope m’a donné un conseil : “II faut acheter des chaussons d’une grande pointure et les placer dans le cercueil de quelqu’un. Avec un mot, qu’ils sont pour lui.” Je l’ai fait… Je suis allée à Moscou, tout droit dans une église. À Moscou, je suis toujours plus près de lui… C’est là qu’il repose, au cimetière Mitinskoïe… Je dis au prêtre que, voilà, j’ai besoin de transmettre des chaussons.

Il me demande :
— Sais-tu comment procéder ?
Et il m’a expliqué… On amenait justement un vieux grand-père pour l’office des morts. Je m’approche du cercueil, soulève le voile et y place les chaussons.
— As-tu écrit le mot ?
— Oui, mais je n’ai pas indiqué dans quel cimetière il était.
— Là-bas, ils sont tous dans le même monde. On le retrouvera.

Je n’avais plus aucun désir de vivre. Dans la nuit, je me tenais près de la fenêtre et regardais le ciel : “Vassenka, que puis-je faire ? Je ne veux pas vivre sans toi.” Dans la journée, je passais près d’un jardin d’enfants et m’arrêtais pour regarder. Je pouvais regarder sans cesse les enfants… Cela me rendait folle ! Et j’ai commencé à supplier, la nuit : “Vassenka, je veux un enfant. J’ai peur de rester toute seule. Je ne le supporterai plus. Vassenka !” Et une autre fois, j’ai dit, comme ça : “Vassenka, je n’ai pas besoin d’un homme. Pour moi, il n’y a pas de meilleur que toi. Je veux un enfant.”

J’avais vingt-cinq ans…

J’ai trouvé un homme… Je lui ai tout raconté. Toute la vérité. Nous nous sommes vus, mais je ne l’ai jamais fait venir chez moi. À la maison, je ne pouvais pas. Là, c’est Vassia…

Je travaillais dans une confiserie… Je sculptais un gâteau et les larmes coulaient… Je ne pleurais pas, les larmes roulaient toutes seules… La seule chose que je demandais aux autres filles : “Ne me prenez pas en pitié. Si vous me plaignez, je quitterai ce travail.” Je voulais être comme tout le monde…

On me remit l’ordre décerné à Vassia… Rouge… Longtemps, il me fut impossible de le regarder… Les larmes roulaient…

Je donnai naissance à un garçon. Maintenant, j’ai quelqu’un pour qui vivre et respirer. Il comprend tout très bien : “Maman, si je pars chez mamie pour deux jours, tu pourras respirer ?” Non, je ne pourrai pas ! J’ai peur de me séparer de lui, même pour une seule journée. Nous marchions dans la rue et je me suis sentie tomber… C’est à ce moment que j’ai eu mon hémorragie cérébrale… Là, dans la rue…
— Maman, je peux t’apporter de l’eau ?
— Non, reste à côté de moi. Ne va nulle part.
Et j’ai serré fort son bras. Je ne me souviens pas de la suite… J’ai rouvert les yeux à l’hôpital… Mais je le tenais tellement fort que les médecins ont eu du mal à desserrer mon étreinte. Et un bleu est longtemps resté visible sur sa peau. Maintenant, quand nous sortons : “Maman, ne me prends pas par le bras. Je ne te quitterai pas.” Il est malade, lui aussi : deux semaines à l’école, deux semaines à la maison, avec un médecin. Voilà comment nous vivons. Chacun de nous a peur pour l’autre. Et Vassia est dans chaque coin. Ses photos… La nuit, je lui parle, et lui parle.

Les gens de la centrale vivent à côté de moi, les gardiens, comme on les appelle. Ils ont travaillé là toute leur vie. Et, à ce jour, ils continuent à prendre leur poste. Plusieurs d’entre eux ont des maladies terribles, sont invalides, mais ils n’abandonnent pas la centrale. Qui a besoin d’eux, aujourd’hui ? Et où ? Beaucoup meurent. Sur le coup. Un homme était assis sur un banc, et il est tombé Un autre attendait l’autobus, dehors, et il est tombé. Ils meurent, mais personne ne les a véritablement interrogés sur ce que nous avons vécu… Les gens n’ont pas envie d’entendre parler de la mort. De l’horrible…

Mais moi, je vous ai parlé d’amour… De comment j’aimais. »

Svetlana Alexievitch, La Supplication, pp. 11-31.

Image et texte trouvés chez Schizodoxe.

23 avril 2008

En dedans

Où on est amenée par plusieurs fils de hasards tissés entre eux à s'interroger sur le caractère mensonger de la structure, de l'ossature, du dedans. Mensonger parce qu'invisible, mais aussi parcellaire, et surtout insuffisant. L'intérieur ne s'extériorise pas, il n'existe dans le monde que grâce à l'extérieur, l'interface. On respire plus par la peau que par les poumons. On aime l'émotion d'un corps, pas le battement d'un coeur. On aime un regard, et pas des yeux exorbités.

Preuve par l'image n°1, grâce au projet pas si stupide de Matt Kirkland, In Vestimentis Ursum :



Décharné, l'ours n'est plus ours, il est structure sans objet. On s'aperçoit que sa fonction est toute entière dans son enveloppe : on ne serre pas une structure dans ses bras. Surtout quand elle vous regarde comme ça.







Je n'ai pas su choisir, ni résister au plaisir d'exposer la preuve par l'image n°2 :


Le chat privé de son enveloppe n'a plus de pattes, il ne peut donc plus retomber dessus. Sans sa peau velue, il ne peut plus être caressé, il n'interagit plus. Il craint.




Un dernier élément a attiré mon attention sur cette interrogation subite et que j'espère ni fondamentale, ni intéressante :

video

Face à cette découverte, seuls deux questionnements antithétiques restent possibles :
BigDog est-il la structure d'autre chose?
ou bien...
...Qu'y-a-t-il en dedans?

20 mars 2008

On springs

Le printemps est là. Aujourd'hui. Ce matin.

Les quelques graines de hasard récoltées ci et là ont commencé à germer. Les semences pleines d'espoir qui m'ont été confiées par Kokopelli ont colonisé tous les pots restants. Elles s'attaqueront bientôt aux contours de mes fenêtres et aux terrasses amies.
Bouddha a enfin cessé de me tendre des pièges de fil orange, probablement sensible, lui aussi, à l'allongement des journées et aux étirements du soleil sur le sol de la cuisine. Après une ultime mise à l'épreuve, en ce jour terrible où il lança à ma rencontre la redoutable armée des standardistes de la Préfecture de Police de Paris, sa colère s'apaisa soudainement. Il faut dire que je prouvai ma valeur lors de cet affrontement final : perséverance, calme, entêtement et ruse me menèrent au bout d'une longue quête téléphonique dans les méandres souterrains du Labyrinthe Administratif. Telle Orphée, à l'issue de ce combat contre la résignation, je ramenai mon passeport à la surface des choses vivantes.
La Pieuvre est elle aussi rentrée dans sa cavité rocheuse, j'espère jusqu'à l'an prochain. Je la vois, recroquevillée sur elle-même, me regarder avec ses petits yeux perçants et phosphorescents, à l'affut d'un instant de faiblesse, d'un moment d'inattention. Elle ne m'effraie pas : je suis libre de tout l'espace que m'offre l'océan. Je suis le sommet de la montagne, la crête d'écume, la cîme bourgeonnante du peuplier.

Tout renaît. tout s'épanouit. Même ce petit bolg sort de son hivernage et, fatigué de la stérilité spatiale, s'amuse à faire la fleur.
En cliquant sur l'image, fleurissez vous-aussi votre Html!

En vous souhaitant la plus joyeuse des renaissances possible,

Soustache

10 mars 2008

04 mars 2008

No Country for Old Men, J.&E. Coen ; 2008

Genre : Fantaisie intergénérationnelle

Thèse : De l'obsolescence du Cow-boy.

What would the cow-boy do?

Telle est la question qui semble présider à l'expérience dont nos deux anthropologues américains livrent le résultat en images animées : comment réagirait un cow-boy tout ce qu'il y a de plus classique aux évolutions du Tekzas moderne?
Hibernatus à la sauce barbecue, No Country for Old Men est une formidable leçon de vie, pour le Cow-boy, mais aussi pour le Spectateur.


Le Cow-boy d'abord, étonnant spécimen qui présente toutes les caractéristiques de sa race : taciturne, moustachu, entêté, conducteur de pick-up, consommateur de santiags, adroit au shotgun, simple et viril, patient comme puma, persévérant comme le grizzly, malin comme l'écureuil gris, il est assujetti aux émotions d'une époque révolue. On le voit même être pris de remords!
Bourré de qualités, le Cow-boy n'en est pas moins un profond inadapté. Il apprendra à ses dépends plusieurs leçons essentielles du monde moderne :
- Une valise pleine de 2 millions de dollars appartient toujours à quelqu'un, même si on la trouve en plein désert.
- On ne donne pas à boire aux mexicains passeurs de drogue, même s'ils ont l'air presque morts.
- Les transpondeurs, c'est pas que pour Jack Bauer (le pauvre n'a pas vu 24!)
- Le shotgun c'est dépassé. La bonbonne d'air comprimé, c'est plus classe.
- Les médecins mexicains, c'est pas terrible.
- Les motels ne sont pas des endroits très sûrs.
- Tirer le premier n'est plus un mode de virilité très efficace.


Comme pour montrer au Spectateur un peu ignare à quel point le Cow-boy n'a rien compris, nos deux frères construisent en parallèle l'archétype d'un Homme Moderne. Forcément, cet Homme Moderne a furieusement envie de casser la gueule à notre Cow-boy, certes attachant, mais quelque peu irritant. L'Homme Moderne a appris des années 80 d'autres manières d'exprimer sa virilité : il assume sa coupe au bol, il ne se laisse jamais contrarier plus de deux secondes sans réagir de manière ferme, il place sa liberté au-dessus de toute autre chose. Il n'aime pas trop les vieux et goûte à les taquiner. Aucune serrure ne lui résiste (je ne saurais voir dans l'insistance qu'ont eu les frères Coen à nous montrer cet aspect de sa personnalité autre chose qu'une belle et puissante ode à sa virilité), il a le regard perçant et la voix profonde. Il ne perd jamais son calme, même dans l'adversité. Il n'est pas du genre à s'effrayer d'une égratignure. Malgré son air un peu sombre, il reste joueur.


On apprend beaucoup du destin croisé de ces deux personnages, qui ont le bon goût de danser autour de leur propre caricature sans jamais y tomber. On verra ce flim en VO, pour les voix masculines de haute qualité texane. On en retiendra une furieuse envie de s'équiper d'une bonbonne à air comprimé, instrument qui impose le respect. A comparer, c'est tout de même plus classe qu'une tronçonneuse. Et puis les abattoirs évoluent, eux aussi.

Citations :

08 février 2008

Mise au poulpe

Des années ont passé depuis que Mourcil (dont la chandelle est morte, apparemment) et moi-même avons remarqué l'infaillible catastrophe que représente le mois de février dans nos vies cahotantes. Pour nos esprits juvéniles, ce gouffre annuel est longtemps resté une entité brouillonne, grise, une flaque de boue informe et froide, généralement néfaste.
Puis un jour nous lûmes.
Puis un jour nous comprîmes.
Il y a trois ans.
J'ai du mal à résister
Il y a un siècle.
Il y a une éternité.
Désolée



"Pour croire à la pieuvre, il faut l’avoir vue. Comparées à la pieuvre, les vieilles hydres font sourire. A certains moments, on serait tenté de le penser, l’insaisissable qui flotte en nos songes rencontre dans le possible des aimants auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du rêve il sort des êtres. L’inconnu dispose du prodige, et il s’en sert pour composer le monstre. Orphée, Homère et Hésiode n’ont pu faire que la Chimère ; Dieu a fait la pieuvre. Quand Dieu veut, il excelle dans l’exécrable. Le pourquoi de cette volonté est l’effroi du penseur religieux. Tous les idéals étant admis, si l’épouvante est un but, la pieuvre est un chef-d’oeuvre. La baleine a l’énormité, la pieuvre est petite ; l’hippopotame a une cuirasse, la pieuvre est nue ; la jararaca a un sifflement, la pieuvre est muette ; le rhinocéros a une corne, la pieuvre n’a pas de corne ; le scorpion a un dard, la pieuvre n’a pas de dard ; le buthus a des pinces, la pieuvre n’a pas de pinces ; l’alouate a une queue prenante, la pieuvre n’a pas de queue ; le requin a des nageoires tranchantes, la pieuvre n’a pas de nageoires ; le vespertilio-vampire a des ailes onglées, la pieuvre n’a pas d’ailes ; le hérisson a des épines, la pieuvre n’a pas d’épines ; l’espadon a un glaive, la pieuvre n’a pas de glaive ; la torpille a une foudre, la pieuvre n’a pas d’effluve ; le crapaud a un virus, la pieuvre n’a pas de virus ; la vipère a un venin, la pieuvre n’a pas de venin ; le lion a des griffes, la pieuvre n’a pas de griffes ; le gypaète a un bec, la pieuvre n’a pas de bec ; le crocodile a une gueule, la pieuvre n’a pas de dents. La pieuvre n’a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue prenante ou contondante, pas d’ailerons tranchants, pas d’ailerons onglés, pas d’épines, pas d’épée, pas de décharge électrique, pas de virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents. La pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée. Qu’est-ce donc que la pieuvre ? C’est la ventouse.
Dans les écueils de pleine mer, là où l’eau étale et cache toutes ses splendeurs, dans les creux de roches non visités, dans les caves inconnues où abondent les végétations, les crustacés et les coquillages, sous les profonds portails de l’océan, le nageur qui s’y hasarde, entraîné par la beauté du lieu, court le risque d’une rencontre. Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux, évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié. Voici ce que c’est que cette rencontre, toujours possible dans les roches du large. Une forme grisâtre oscille dans l’eau ; c’est gros comme le bras et long d’une demi-aune environ ; c’est un chiffon ; cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n’aurait pas de manche. Cette loque avance vers vous peu à peu. Soudain, elle s’ouvre, huit rayons s’écartent brusquement autour d’une face qui a deux yeux ; ces rayons vivent ; il y a du flamboiement dans leur ondoiement ; c’est une sorte de roue ; déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous. L’hydre harponne l’homme. Cette bête s’applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse ; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière ; on dirait une bête faite de cendre qui habite l’eau. Elle est arachnide par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient violette. Chose épouvantable, c’est mou. Ses noeuds garrottent ; son contact paralyse. Elle a un aspect de scorbut et de gangrène ; c’est de la maladie arrangée en monstruosité. Elle est inarrachable. Elle adhère étroitement à sa proie. Comment ? Par le vide.
Les huit antennes, larges à l’origine, vont s’effilant et s’achèvent en aiguilles. Sous chacune d’elles s’allongent parallèlement deux rangées de pustules décroissantes, les grosses près de la tête, les petites à la pointe. Chaque rangée est de vingt-cinq ; il y a cinquante pustules par antenne, et toute la bête en a quatre cents. Ces pustules sont des ventouses. Ces ventouses sont des cartilages cylindriques, cornés, livides. Sur la grande espèce, elles vont diminuant du diamètre d’une pièce de cinq francs à la grosseur d’une lentille. Ces tronçons de tubes sortent de l’animal et y rentrent. Ils peuvent s’enfoncer dans la proie de plus d’un pouce. Cet appareil de succion a toute la délicatesse d’un clavier. Il se dresse, puis se dérobe. Il obéit à la moindre intention de l’animal. Les sensibilités les plus exquises n’égalent pas la contractilité de ces ventouses, toujours proportionnée aux mouvements intérieurs de la bête et aux incidents extérieurs. Ce dragon est une sensitive. Ce monstre est celui que les marins appellent poulpe, que la science appelle céphalopode, et que la légende appelle kraken. Les matelots anglais l’appellent devil-fish, le poisson-diable. Ils l’appellent aussi blood-sucker , suceur de sang. Dans les îles de la Manche on le nomme la pieuvre. Il est très rare à Guernesey, très petit à Jersey, très gros et assez fréquent à Serk. Une estampe de l’édition de Buffon par Sonnini représente un céphalopode étreignant une frégate. Denis Montfort pense qu’en effet le poulpe des hautes latitudes est de force à couler un navire. Bory Saint-Vincent le nie, mais constate que dans nos régions il attaque l’homme. Allez à Serk, on vous montrera près de Brecq-Hou le creux de rocher où une pieuvre, il y a quelques années, a saisi, retenu et noyé un pêcheur de homards. Péron et Lamarck se trompent quand ils doutent que le poulpe, n’ayant pas de nageoires, puisse nager. Celui qui écrit ces lignes a vu de ses yeux à Serk, dans la cave dite les boutiques, une pieuvre poursuivre à la nage un baigneur. Tuée, on la mesura, elle avait quatre pieds anglais d’envergure, et l’on put compter les quatre cents suçoirs. La bête agonisante les poussait hors d’elle convulsivement. Selon Denis Montfort, un de ces observateurs que l’intuition à haute dose fait descendre ou monter jusqu’au magisme, le poulpe a presque des passions d’homme ; le poulpe hait. En effet, dans l’absolu, être hideux, c’est haïr. Le difforme se débat sous une nécessité d’élimination qui le rend hostile. La pieuvre nageant reste, pour ainsi dire, dans le fourreau. Elle nage, tous ses plis serrés. Qu’on se représente une manche cousue avec un poing dedans. Ce poing, qui est la tête, pousse le liquide et avance d’un vague mouvement ondulatoire. Ses deux yeux, quoique gros, sont peu distincts, étant de la couleur de l’eau. La pieuvre en chasse ou au guet se dérobe ; elle se rapetisse, elle se condense ; elle se réduit à sa plus simple expression. Elle se confond avec la pénombre. Elle a l’air d’un pli de la vague. Elle ressemble à tout, excepté à quelque chose de vivant. La pieuvre, c’est l’hypocrite. On n’y fait pas attention ; brusquement, elle s’ouvre. Une viscosité qui a une volonté, quoi de plus effroyable ! De la glu pétrie de haine.
C’est dans le plus bel azur de l’eau limpide que surgit cette hideuse étoile vorace de la mer. Elle n’a pas d’approche, ce qui est terrible. Presque toujours, quand on la voit, on est pris. La nuit, pourtant, et particulièrement dans la saison du rut, elle est phosphorescente. Cette épouvante a ses amours. Elle attend l’hymen. Elle se fait belle, elle s’allume, elle s’illumine, et, du haut de quelque rocher, on peut l’apercevoir au-dessous de soi dans les profondes ténèbres épanouie en une irradiation blême, soleil spectre. La pieuvre nage ; elle marche aussi. Elle est un peu poisson, ce qui ne l’empêche pas d’être un peu reptile. Elle rampe sur le fond de la mer. En marche elle utilise ses huit pattes. Elle se traîne à la façon de la chenille arpenteuse. Elle n’a pas d’os, elle n’a pas de sang, elle n’a pas de chair. Elle est flasque. Il n’y a rien dedans. C’est une peau. On peut retourner ses huit tentacules du dedans au dehors comme des doigts de gants. Elle a un seul orifice, au centre de son rayonnement. Cet hiatus unique, est-ce l’anus ? Est-ce la bouche ? C’est les deux. La même ouverture fait les deux fonctions. L’entrée est l’issue. Toute la bête est froide."
Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer.


Et c'est depuis ce temps là que le mois de février est devenu le Mois de la Pieuvre.

05 février 2008

Boudi-Bouddha

A quoi bon?

A quoi bon se faire nouer des fibres d'étoffe orange autour des poignets par un gros bonze à pipe, en prenant la pose et l'air inspiré, dans un étrange pays au sol rouge et à l'eau jaune où l'on passe du bitume à la terre en un tour de rein, où l'on s'enivre en famille le dimanche autour d'un karaoké à domicile, où les amendes se paient en caisses de bière, où les enfants vendent des bouteilles d'alcool de contrebande dans lesquelles flottent de placides cobras, où l'on mange du chien, des chenilles et des poussins encoquillés, et toujours avec les doigts, où l'on croit aussi bien à la bureaucratie soviétique qu'au bouddhisme et aux fantômes, où l'on se bat à coups de machette à la sortie des boîtes, où les bus n'ont ni fenêtres ni freins, où les avions sont tout droit sortis de Casablanca, où le concept de violence routière est conséquemment remplacé par celui de volonté de Bouddha?
Oui, Bouddha, justement. Le roi de la blague.
à quoi bon se placer sous ta protection si c'est pour revenir chez soi avec des habits à la limite de la moisissure, sans papiers, sans clefs, le shampooing explosé sur la partie du sac encore presque sec?

Quel est ton message? Abandonner toutes possessions? Déjà vu, non?
Quelle est ta colère? Est-elle liée au fait que l'on te donne un peu trop régulièrement en offrande des bouteilles de fanta débullées, des cigarettes brunes, un peu tous les restes qui trainent et des fleurs en plastique?
Ou ai-je, en m'offrant momentanément à toi, provoqué l'ire de La Pieuvre alors que commençait son mois de festivités?

En tous cas, sache que je ne compte pas en rester là.

14 janvier 2008

Vhooo! Vhooo! - 2

Soustache : Allô?
Quelqu'un : Oui, salut, Souste, t'es où?
Soustache : Au job.
Quelqu'un : Au job? Mais qu'est-ce que tu fous encore au job? il est 21h!
Soustache : Vhooo! Vhooo!

Et par sa bouche résonna le cri de colère du monstre-excel venu de Vénus (et pas de Venise), un cri ancestral et longtemps réprimé, un cri de désespoir au pathétique un peu ridicule, un cri sans expression. Un cri que tout le monde prend un peu pour une blague et oublie aussitôt.

Vhooo! Vhooo!


Même pas fin janvier, et déjà une bonne résolution de niquée : Soustache a bossé un dimanche. oui, tout un dimanche, comme dans ses pires cauchemars. Et pour toujours, le logo d'Excel restera associé à cette créature vénusienne (et non pas vénitienne), pathétiquement colérique, prise de passion pour le soufre, les antiquités romaines, et les éléphants, et qui a inventé le concept de l'Invasion Solitaire.










Vivement les vacances.

09 janvier 2008

Fluo Pigs/ Dans le noir


La même, avec des cochons, en Chine, qui phosphorent du groin sous UV et qui brillent vert dans le noir.
Y aura-t-il une limite au revival 80's?

05 janvier 2008

Journuit

"Le matin ne ressemble pas à l'idée qu'on se fait du matin. Si on n'a pas l'habitude, on ne le remarque même pas. La différence avec la nuit est subtile, il faut avoir l'oeil. C'est juste un ton plus clair. Même les vieux coqs font plus la distinction.
Certains jours, l'éclairage public ne s'éteint pas. Le soleil s'est levé, pourtant, forcément, il est là, quelque part au-dessus de l'horizon, derrière les brumes, les fumées, les nuages lourds et les poussières en suspension.
Il faut imaginer un sale temps par une nuit polaire. C'est à ça qu'elles ressemblent nos belles journées."

Joël Egloff, L'étourdissement

Note pour plus tard : éviter de se lever à 16h en hiver.

04 janvier 2008

Fluo Kats/ Dans le club

Message aux amis incrédules et aux lecteurs disparus : les animaux fluos existent, nous les avons inventés.

Des coréens se sont amusés à mettre des gènes de protéine de fluorescence (que l'on trouve en quantité dans les méduses et dans le cul des lucioles) dans des ADN de chat. ça ne sert à rien, pas même à retrouver son chat dans l'obscurité, puisque la fluorescence du chaton n'est visible que sous lumière noire. C'est-à-dire au Macumba.

Sur la photo par exemple, le chat de gauche est fluo du nez et des oreilles, tandis que l'autre se contente d'être normal-vert sous la lumière à ultraviolets.

Le jour, tous les chats sont blancs. Et celui de gauche n'est visiblement pas content.

Pour les plus mécréants, et pour en savoir plus sur le comment du pourquoi, la vidéo est ici.

03 janvier 2008

Session de rattrapage - Soustache

Les mois ont passé. Soustache n'est pas morte. Elle n'a même pas disparu. Pas une seule petite fugue, ni même une courte escapade. Nos cameramen, qui, comme on dit dans le métier, sont désormais "partis naviguer vers d'autres horizons", sont parvenus à retrouver quelques témoignages en image de ses activités au cours des derniers mois. Et tout cela malgré l'imminence de leur licenciement. Pardon, du "grand départ".
Voici les bribes de sa vie depuis fin septembre.




Elle a détesté son patron.



















Elle a soutenu des amis émotionnellement déficients, pour ne pas dire handicapés de l'amour, en bonne disciple du Professeur M'ourcil.












Elle a menacé quelque malotru de violences en réunion pour une rouge histoire de rapt de Kanapé. Cette mésaventure pesa lourdement sur son humeur et son humour pendant quelques semaines, nous ont rapporté des proches.








Puis, le calme et le Kanapé revenus, elle a appris le crochet. Oui. Le crochet.















Selon des témoins fiables, elle passerait ses week-ends en amoureux, tranquilou, et cela la satisferait entièrement.










En tout début d'année, elle a contacté la Production pour nous annoncer qu'elle avait décidé, pour l'année 2008, d'arrêter de lire la presse. Même de regarder les images, a-t-elle précisé.